Tournant conservateur et impasses des gouvernements « progressistes » en Amérique latine (Franck Gaudichaud/ Les Possibles/ Attac)

Le « sous-continent » latino-américain est indéniablement entré dans une nouvelle période politique depuis quelques années, notamment depuis la mort d’Hugo Chávez en mars 2013 (et sa substitution par Nicolás Maduro) ; la défaite du kirchnérisme à l’élection présidentielle en Argentine, en novembre 2015 ; un mois plus tard, la large victoire de l’opposition au Venezuela lors des législatives, puis le coup d’État institutionnel contre la présidente Dilma Rousseff au Brésil, en août 2016, suivi par la déroute de son Parti des travailleurs (PT) aux municipales d’octobre de la même année ; la défaite d’Evo Morales au référendum pour sa possible réélection en Bolivie (février 2016).

Le point de vue de Franck Gaudichaud, maître de conférences en histoire et civilisation de l’Amérique latine à l’Université Grenoble Alpes, membre du comité éditorial de la revue ContreTemps, président de France Amérique Latine. Les analyses présentées n’engagent pas l’association.

1. Reflux, replis et nouvelle période

Mauricio Macri, Sebastián Piñera et Jair Bolsonaro, à Santiago de Chile

Certains auteurs après avoir décrit un « tournant à gauche » (pink tide) dans les années 2000 en viennent même désormais à évoquer un « tournant conservateur » des Amériques, dans le sillage du président Trump aux États-Unis. Il serait néanmoins plus précis de décrire une nette inflexion socio-politique, mais aux contours hétérogènes et très différenciée suivant les contextes nationaux. Celle-ci a été confirmée par l’ampleur de la crise sans fin du processus bolivarien au Venezuela, l’élection de l’ex-militaire d’extrême droite Jair Bolsonaro au Brésil (octobre 2018) ou encore, auparavant, la victoire de l’entrepreneur multimillionnaire Sebastián Piñera au Chili (mars 2018). Ce scénario électoral régressif traduit une nette dégradation des rapports de force sociaux dans toute la région au profit des classes dominantes, des autoritarismes de tous bords et l’essoufflement – voire la décomposition – (selon les pays) des stratégies « progressistes » de gouvernement, nationalistes radicales ou « populistes de gauche », tout comme plus largement l’impasse des orientations néodéveloppementistes du cycle précédent (1999-2013). Ces dernières avaient promis aux classes populaires de sortir de l’impasse néolibérale, tout en luttant contre les inégalités sociales et en démocratisant les systèmes politiques. Le bilan aujourd’hui est plus que mitigé…

Ces revers et ce reflux plongent, en partie, leurs racines dans le modèle économique rentier et extractiviste des divers progressismes et « gauches de gouvernement » des dernières décennies, profondément impacté par la conjoncture récessive du capitalisme mondial et coupant sous le pied des exécutifs la rente dont ils disposaient pour financer leurs politiques sociales (essentiellement assistancialistes) durant la période du « boom » du prix des matières premières [2]. Impact d’autant plus grand en l’absence d’une transformation de fond des relations sociales de production et de distribution, et alors que le pouvoir économique, culturel et médiatique des oligarchies a été laissé largement intact : il s’est même, sous plusieurs aspects, renforcé, notamment dans le secteur financier et agro-extractif. Le grand capital et certains secteurs des bourgeoisies en particulier ont su tirer parti de « l’âge d’or » progressiste. Ainsi, en Équateur, en 2006, avec un PIB de 46,8 milliards de dollars, les 300 entreprises les plus grandes du pays concentrent 43,6 % du PIB ; en 2012, ces dernières pèsent désormais 46,4 % du PIB, alors que la richesse nationale a quasiment été multipliée par deux entre temps, confirmant à quel point les dominants ont su profiter largement de la gestion néodeveloppementiste ! [3] On pourrait montrer peu ou prou les mêmes chiffres dans la plupart des pays concernés. Le moment de reflux ou de fin du cycle post-néoliberal vient, en fait, mettre à jour à quel point nombre de ces forces politiques plutôt que de se préoccuper de la mise en place de stratégies postcapitalistes ont organisé – sous des répertoires divers – une cohabitation, plus ou moins conflictuelle, avec le grand capital et les fractions les plus dynamiques du patronat, tout en impulsant une redéfinition des politiques publiques et un retour du rôle régulateur de l’État, favorisant une démocratisation effective de la consommation populaire, des indicateurs de pauvreté, tout comme des services sociaux de base et un boom du marché interne.

Cette proximité ou ce « pacte » avec une ou plusieurs fractions des dominants a connu, certes, au fil des ans, des aléas et des différences évidentes suivant les exécutifs concernés. Mais on peut constater un phénomène commun : une séparation toujours plus grande du ou des partis présidentiels du reste de la société, dans un processus classique d’oligopolisation étudié en son temps par Robert Michels à propos de la social-démocratie européenne [4], et la naissance d’une technobureaucratie toujours plus assimilée aux divers cercles du pouvoir économique et des élites au sens large. Ceci combiné avec un « hyperprésidentialisme » et une forte prégnance tribunitienne des leaders dont la présence charismatique surdétermine nombre de décisions et orientations nationales. Depuis 2005-2007, un commentaire militant assez usuel était de dire que si les gauches et les progressismes latino-américains ont gagné le gouvernement (par les urnes), ils n’avaient pas encore gagné le pouvoir, toujours dans les mains des capitalistes, des principaux groupes médiatiques, des grands propriétaires agraires, des Églises, etc. On parlait aussi, peut-être avec l’espoir de lendemains qui chantent, de « gouvernements en dispute » qui restaient à conquérir, traversés de tendances authentiquement de rupture et/ou démocratisation post-néolibérale et de courants opportunistes ou réformistes et corruptibles [5]. Pourtant, les temps changent et les processus se cristallisent avec le temps : il apparaît qu’à force d’être à la tête de l’appareil d’État (même réformé par de nouvelles constitutions) et d’envisager tous les problèmes du pays au travers du prisme de celui-ci, c’est le pouvoir qui a gangréné largement les actions, politiques publiques et visions du monde des dirigeants, qu’ils soient issus des gauches « historiques » et parlementaires (au Brésil, Uruguay et Chili) ou de nouvelles forces nationales-populaires et plébéiennes, pour partie issues des grandes mobilisations collectives des années 1990-2000 (comme en Bolivie, Équateur et au Venezuela) (…)

(…) Lire la suite de l’article sur le site de la revue Les Possibles, d’Attac

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